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Firmes superstars et concentration du pouvoir des entreprises : un phénomène hors de contrôle ?

Vues et tendances globales

BNP Paribas Asset Management
 

Les forces à l’origine de la croissance des entreprises « superstars » devraient persister. Si les « ailes » de ces entreprises ne sont pas rognées par les régulateurs ou les consommateurs, leur domination de marché croissante risque d’accentuer les fractures sociales déjà grandissantes. Les nouvelles technologies ont conduit à une concentration du pouvoir des entreprises, car celles qui réussissent raflent tout, tandis que les perdantes sont mises sur la touche. Le phénomène d’entreprises « superstars » et de pouvoir de marché est incontestablement un facteur qui contribue à expliquer les bouleversements électoraux. Si la prochaine vague d’innovations technologiques exacerbait ces tensions, les institutions politiques existantes pourraient ne pas avoir les moyens de faire face à leurs conséquences.

Au cours des années qui ont suivi la crise, le paysage économique a été marqué par un accroissement des bénéfices des entreprises. Cependant, la génération de profits solides et récurrents est le fait d’une poignée d’entreprises « superstars », de plus en plus dominantes dans tous les pans de l’économie. Ce phénomène n’est pas circonscrit aux quelques géants technologiques qui font couler beaucoup d’encre et que l’on regroupe sous l’acronyme de FAANG (Facebook, Apple, Amazon, Netflix et Google).

Dans une vidéo récente enregistrée lors de notre forum pour l’investissement, Jan De Loecker, professeur d’économie à l’université de Louvain (KU Leuven) et professeur invité à l’université de Princeton, a discuté de l’ascension des entreprises superstars et de certaines conséquences de ce phénomène, notamment pour les marchés de l’emploi et, par extension, pour les investisseurs et les responsables politiques.

La tendance se caractérise par des secteurs qui deviennent de plus en plus concentrés avec le temps et des entreprises qui acquièrent une part de marché importante avec des effectifs relativement restreints (grâce à l’emploi des nouvelles technologies). Comme elles évincent les acteurs historiques (songez à votre librairie locale), ces sociétés captent une part disproportionnée du profit économique. Les entreprises superstars se distinguent des autres firmes par les caractéristiques suivantes :

  • Elles capturent une part plus importante du revenu et distancent nettement leurs rivales ;
  • Elles présentent un degré de digitalisation relativement élevé, une main d’œuvre qualifiée plus étoffée et une plus forte intensité d’innovation (robotisation, intelligence artificielle, etc.) ;
  • Elles sont plus insérées dans les flux mondiaux du commerce, de la finance et des services ;
  • Elles possèdent une proportion d’actifs incorporels supérieure à celles de leurs concurrentes.

Source : ‘Superstars’: The dynamics of firms, sectors, and cities leading the global economy; McKinsey Global Institute; octobre 2018

L’effet « entreprises superstars » : hausse des marges, pression à la baisse sur les salaires

Lors de notre forum, Jan De Loecker a expliqué que la concentration sectorielle accrue dont bénéficiaient les entreprises « superstars » s’observait dans l’accroissement des marges. Le pouvoir de marché [1] dont elles disposent leur permet d’augmenter ou de maintenir à des niveaux particulièrement élevés les prix de leurs produits. Leur poids (taille) en tant qu’entreprises clientes leur permet de négocier des baisses de prix avec les fournisseurs, tandis que leur statut de gros employeur ou d’important innovateur technique accroît leur capacité à exercer des pressions à la baisse sur les salaires de la main d’œuvre peu qualifiée.

Conséquence de cette domination et de ce contrôle du marché, le bénéfice par employé peut nettement s’accroître, augmentant ainsi la part du gâteau des profits totaux qui échoie à ces firmes « superstars » (cf. graphique 1 ci-après) et réduisant la part globale du produit intérieur brut (PIB) revenant aux salariés.

Les entreprises superstars se distinguent clairement en termes de profits économiques

Afin d’illustrer ce propos, il ressort d’une étude conduite par l’institut McKinsey que 20 % des entreprises américaines sont confrontées à de lourdes pertes économiques, 60 % ne réalisent presque aucun bénéfice et le top 20 % s’arroge la quasi-totalité de la valeur créée. En outre, seules quelques sociétés, une sur douze, parviennent à se hisser du rang intermédiaire dans le peloton de tête.

Graphique 1

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Quelle importance pour les investisseurs ?

Si l’on examine les performances boursières de certains des mastodontes actuels, la réponse serait oui (cf. graphique 2 ci-après).

Les investisseurs apprécient généralement les scénarios de croissance, notamment quand ils se déploient sur fond de concentration sectorielle et ont un effet relutif sur les bénéfices. Les secteurs qui connaissent une consolidation peuvent créer des opportunités attrayantes, notamment des possibilités d’investissement dans les bénéficiaires du mouvement de fusion-acquisition, qu’il s’agisse d’entreprises qui rachètent des rivales ou de cibles d’acquisition effectives ou perçues.

Des opportunités attrayantes se présentent généralement dans des secteurs en transition,

  • où les effets positifs de la consolidation ne se sont pas encore pleinement matérialisés ;
  • où le pouvoir accru sur les prix doit encore se révéler ; et
  • où les cours des actions ne reflètent pas encore l’intérêt stratégique des sociétés cibles.

Outre une protection de leurs marges, les entreprises « superstars » bénéficient généralement de résultats résistants : leurs bénéfices sont moins sensibles aux chocs conjoncturels ou d’un autre ordre. Ces caractéristiques devraient atténuer le risque d’investissement, ce qui représente un autre attrait pour les investisseurs.

Graphique: Les entreprises « superstars » ont séduit les investisseurs (cours de Bourse en dollars américains)

 

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Source des données : Macrotrends.net ; de mai 2012 à février 2019

La tendance des entreprises « superstars » est-elle appelée à durer ?

Les « superstars » vont et viennent – Nokia et Blackberry ne sont que deux exemples. Cependant, la consolidation devrait se poursuivre sur fond de recherche de gains de productivité et compte tenu de l’intérêt que présente le rachat de concurrents pour répondre à une menace concurrentielle. Parmi les autres moteurs de la « super-taille », citons le besoin de résister aux pressions sur les marges, de s’implanter sur de nouveaux marchés, d’internaliser les innovations ou de justifier les investissements en recherche-développement.

Enfin, la mondialisation devrait suivre son cours, étant donné les complexités des chaînes d’approvisionnement actuelles, l’interdépendance des secteurs et la dépendance des pays vis-à-vis des échanges commerciaux. Il semble raisonnable de supposer que, dans le meilleur des cas, le courant d’hostilité actuel ne fera que ralentir son processus. Un arrêt de la mondialisation semble un scénario improbable. Dans ce contexte, les forces à l’origine du phénomène d’entreprises « superstars », telles que les bouleversements technologiques, devraient persister, permettant ainsi aux plus grandes sociétés de poursuivre leur expansion, tout en réduisant leurs coûts.

Les entreprises superstars pourraient-elles se voir « rogner les ailes » ?

L’innovation constante crée des idées nouvelles et, partant, de jeunes pousses (« start-ups »), généralement des entreprises agiles qui repèrent des lacunes sur le marché que les firmes « superstars » n’ont pas comblées. Par ailleurs, des pressions réglementaires pourraient contraindre les entreprises « superstars » à réduire leur position forte quasi-monopolistique et à freiner la consolidation anticoncurrentielle (le blocage récent du projet de rapprochement GE-Alstom par les autorités européennes constitue un bon exemple).

L’opinion publique pourrait également prendre pour cibles les entreprises « superstars », potentiellement du fait de leurs actions de lobbying et de leur pouvoir d’influence (perçu). L’externalisation du travail, le recours à grande échelle à du personnel temporaire et des indépendants, ou l’intérêt (perçu) de ces entreprises à empêcher l’entrée de nouveaux concurrents sur le marché pourraient aussi alimenter du ressentiment et provoquer une guerre des acheteurs. Enfin, à l’échelle des consommateurs, les firmes « superstars » pourraient se voir reprocher leur pouvoir aussi bien en matière de fixation des prix que de négociation des salaires.

Dans une période où l’éthique et les inégalités suscitent de vives préoccupations et où les investisseurs portent une plus grande attention à la bonne conduite, aux critères sociaux, à la bonne gouvernance et à la croissance inclusive, on peut s’attendre à ce que les entreprises « superstars » fassent l’objet d’une surveillance plus étroite de la part des consommateurs, des investisseurs et des responsables politiques.

La concentration du marché a, en partie, contribué aux bouleversements électoraux. Le phénomène d’entreprises « superstar » concourt également à la montée du populisme et au mécontentement exprimé dans les urnes. Le déclin de la part du travail dans les profits, la stagnation des salaires réels et l’essor de l’économie des petits boulots ont déjà eu d’importantes conséquences politiques dans les anciens bastions manufacturiers aux États-Unis et en Europe.

On ne peut pas exclure que la prochaine vague de bouleversements technologiques puisse accentuer la concentration du pouvoir des entreprises et les fractures sociales. La matérialisation de ce scénario pourrait requérir des solutions plus imaginatives que celles que nos institutions politiques existantes peuvent actuellement apporter.

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