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« Make America Great Again » : promesse tenue ? Le point avant les élections de mi-mandat

Perspectives régionales

Steve FRIEDMAN
 

Et la mérite pour l’économie « solide » aux Etats-Unis va à…

Avec le démarrage de la campagne pour les élections de mi-mandat aux États-Unis, les spécialistes sont revenus sur la question de savoir à qui attribuer le mérite de la bonne performance économique – au président Obama pour avoir créé les conditions propices à la reprise ou au président Trump pour avoir réveillé l’esprit animal au moyen de mesures telles que les baisses d’impôt et la dérégulation ? En effet, l’ancien président et le président actuel se sont invités dans ce débat récemment afin de galvaniser les fidèles de leur parti en vue des élections de mi-mandat.

Les républicains peuvent se prévaloir d’un bilan flatteur – le taux de chômage est passé sous la barre des 4 % pour la première fois depuis l’an 2000, le revenu réel médian des ménages publié par le Census Bureau augmente enfin après une baisse prolongée et les dépenses d’investissement des entreprises se sont accélérées.

Toutefois, ces résultats sont l’arbre qui cache la forêt : le véritable critère d’évaluation des politiques économiques du président Trump consiste à déterminer si son administration met en place des politiques propices à une accélération de la croissance tendancielle. La campagne de Donald Trump pour la présidence des États-Unis (« Make America Great Again ») enfermait d’ailleurs la promesse d’une hausse de la croissance tendancielle, et une croissance annuelle du PIB de 3 %, voire 4 %, était souvent citée comme objectif.

 

Les raisons d’être sceptique

Cependant, on peut douter que la série de mesures économiques prises par l’administration Trump renforce sensiblement le potentiel de l’économie. En fait, à certains égards ces mesures s’avèreront dommageables si elles se prolongent dans le temps, même abstraction faite des mesures protectionnistes qui orienteront davantage de ressources vers des segments de l’économie où les États-Unis ne disposent plus d’un avantage concurrentiel.

Renforcer le potentiel d’une économie nécessite essentiellement d’agir sur deux fronts : il faut améliorer la productivité (grâce à des investissements productifs et en se dotant d’une main-d’œuvre capable d’utiliser efficacement le produit de ces investissements) et accroître le nombre des actifs. L’administration actuelle aura probablement au plus un impact net positif modeste dans ces deux domaines. Les baisses d’impôt et la dérégulation pourraient certainement relancer l’investissement durablement et ouvrir la voie à des gains de productivité. L’investissement en capital des entreprises s’est en effet redressé depuis l’élection, atteignant au cours des deux premiers trimestres de 2018 des niveaux record depuis son envolée dans les années 1990.

 Graphique 1: Contribution de l’investissement trimestriel moyen des entreprises à la croissance du PIB

Grahique-1-croissance-PIB

Source : Bureau of Economic Analysis, données depuis 1983

 

La reprise des investissements est contrastée

Reste à savoir si l’essor des investissements perdurera ou s’il n’est qu’un rebond ponctuel induit par la réforme de l’impôt sur les sociétés et par le rapatriement des bénéfices réalisés à l’étranger. Le détail des données sur l’investissement ne permet pas de conclure nettement à une amélioration durable des perspectives d’investissement. D’un côté, on peut se féliciter de la reprise significative de l’investissement dans les produits de la propriété intellectuelle, qui faisait défaut au début de la période d’expansion. D’un autre côté, l’investissement dans l’infrastructure reste très concentré dans deux secteurs (le pétrole et le gaz) et il n’y a guère de signes augurant de son extension à d’autres secteurs tels que le secteur manufacturier.

Il est révélateur de constater que l’investissement dans les biens d’équipement n’a pas donné lui non plus de signes de redémarrage ces derniers trimestres et demeure sensiblement inférieur aux niveaux observés durant la période de forte expansion dans les années 1990. Il importe de le souligner, car les réformateurs de l’impôt sur les sociétés avaient présenté la passation en charge immédiate de l’intégralité des investissements dans les biens d’équipement comme une mesure phare pour doper les dépenses des entreprises et la croissance globale. Les faits montrent que, contrairement aux attentes, le changement de politique fiscale n’a guère pesé dans les décisions des chefs d’entreprise en matière d’investissement dans les biens d’équipement.

 

La politique de l’immigration limitera l’offre de main-d’œuvre et bridera la production

Alors qu’une reprise pérenne des dépenses d’investissement augmenterait la productivité, la politique migratoire de l’administration Trump diminuera selon toute vraisemblance la croissance potentielle. Les restrictions à l’immigration légale et le nombre accru des expulsions d’immigrants sans papiers ne feront que limiter la croissance de l’offre de main-d’œuvre et brider la production. En outre, un environnement généralement moins hospitalier, en raison notamment de l’incertitude entourant la stabilité du programme de visas H-1B[1] sous l’administration Trump, pourrait inciter les travailleurs plus qualifiés des autres pays à tenter leur chance ailleurs. Les autres pays ont conscience de cette vulnérabilité et continueront de recruter davantage de travailleurs étrangers hautement qualifiés, au détriment des États-Unis.

 

Une forte aggravation de l’endettement pourrait être le principal héritage

Si la croissance tendancielle ne s’améliore pas sensiblement, une forte aggravation de l’endettement des États-Unis sera l’héritage économique le plus durable laissé par l’administration Trump. D’après le Congressional Budget Office (CBO), la dette publique fédérale atteindra 95 % du PIB en 2028[2]. Cette prévision montre que le CBO lui-même doute que la croissance tendancielle augmente significativement dans les années à venir. Et ce n’est pas la seule mauvaise nouvelle. Le scénario de référence du CBO n’est pas bâti sur l’hypothèse d’une récession au cours de l’an prochain ou d’un véritable changement de cap de la politique budgétaire.

En réalité, cependant, les démocrates et les républicains ont intérêt à proroger au-delà de 2019 l’accord qu’ils ont conclu récemment afin de relever le montant des dépenses discrétionnaires. Comme on peut le voir sur le graphique ci-dessous, dans l’hypothèse d’un maintien d’une hausse des dépenses sur l’ensemble de la période de projection, l’encours de la dette publique du Trésor avoisinera 100 % du PIB en 2028[3]. De surcroît, si les dispositions provisoires en matière de baisses d’impôt sont rendues permanentes – option que les républicains examinent déjà – le profil de la dette se détériorera encore un peu plus.

La viabilité de la dette sera réellement compromise dans l’hypothèse raisonnable où l’économie entre en récession à un moment ou l’autre au cours des dix prochaines années. L’exemple ci-dessous montre que même une récession de courte durée s’accompagnant d’une modeste relance budgétaire portera le ratio dette/PIB à presque 115 %[4]. L’hypothèse d’une relance lors de la prochaine récession peut sembler contradictoire avec l’argument selon lequel un creusement des déficits aujourd’hui réduit la marge de manœuvre budgétaire disponible demain, mais elle reflète la réalité politique : face à une récession qui risque de leur coûter leur siège, les élus prennent la décision à court terme d’accroître les dépenses.

Graphique 2 : Évolution de la dette publique en pourcentage du PIB en fonction de différents scénarios

graphique-2-dette-PIB

Source : CBO, calculs de l’auteur

Avec le temps, l’augmentation de la dette publique par rapport au PIB entraînera une hausse des taux d’intérêt et évincera l’investissement privé, ce qui pourrait se répercuter sur les gains de productivité et la croissance tendancielle. L’ampleur de cet effet d’éviction est difficile à prévoir. Les États-Unis bénéficient encore d’un immense avantage dans la mesure où, le dollar étant la première monnaie de réserve au monde, ils peuvent aisément accéder à l’épargne mondiale pour financer leurs déficits. Cependant, à un moment donné, les investisseurs internationaux pourraient s’inquiéter davantage de la dérive budgétaire des États-Unis, en particulier si les prochaines années voient la réforme des droits à prestations au point mort, une amplification des largesses budgétaires actuelles, et de nouvelles mesures de relance lors de la prochaine récession.

– – –

[1] Le visa américain H-1B est un visa de non-immigrant qui habilite les entreprises américaines à recruter des diplômés de l’enseignement supérieur pour des activités spécialisées qui requièrent une expertise dans des domaines spécialisés comme les technologies de l’information, la finance, les mathématiques, la science et la médecine. Les visas H-1B sont soumis à un plafond annuel à chaque exercice budgétaire et la demande excède largement l’offre. La loi actuelle sur l’immigration autorise la délivrance par l’État de 85 000 nouveaux visas H-1B à chaque exercice budgétaire, dont 65 000 sont réservés aux travailleurs étrangers titulaires au minimum d’un bachelor’s degree et exerçant une activité (professionnelle) spécialisée.

[2] Les dépenses discrétionnaires en pourcentage du PIB sont maintenues au niveau de 2019 durant toute la période de projection.

[3] Plus précisément, le scénario de la relance repose sur l’hypothèse que la croissance nominale du PIB décélèrera de 4,0 % en 2020 à 2,3 % en 2021, puis reviendra à son rythme tendanciel au cours des trois années suivantes. En plus des stabilisateurs automatiques, le gouvernement fédéral répond en mettant en œuvre un programme de relance budgétaire sur deux ans à hauteur de 1 % du PIB en 2020 et de 0,5 % du PIB en 2021. Le scénario fait aussi l’hypothèse d’une diminution des taux d’intérêt (et donc du coût de financement du programme de relance) en prévoyant que la Réserve fédérale assouplira sa politique monétaire face à la récession.

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